hihab Press – Des extraits choisis du livre « Sonatrach : Histoires secrètes des arbitrages » de Yacine Merzougui seront désormais accessibles au public à travers Shihab Press, qui en entame la publication dès aujourd’hui, en collaboration avec le journal E-Bourse.
Le quotidien E-Bourse a choisi de présenter une série de passages tirés de cet ouvrage qui livre des informations inédites, offrant au lecteur un éclairage sur les coulisses d’affaires complexes, ainsi que sur les enjeux politiques et géopolitiques qui ont marqué le parcours de Sonatrach au fil des décennies.
À travers cette publication, l’objectif est de permettre aux lecteurs de découvrir une facette cachée mais déterminante de cette histoire — celle qui a façonné le destin de l’entreprise, et au-delà, celui du secteur énergétique algérien tout entier.
Fruit d’un long travail d’enquête et d’une recherche documentaire approfondie, cet ouvrage met en lumière une dimension encore largement méconnue de l’histoire de la compagnie nationale des hydrocarbures : celle des arbitrages internationaux et des batailles juridiques que Sonatrach a dû livrer, souvent dans l’ombre, autour de ses grands contrats énergétiques.
Le commencement…
En mai 2000, le président défunt Abdelaziz Bouteflika entame une tournée internationale. Sa visite officielle au Canada, du 14 au 18 mai, est présentée comme un « geste de réconciliation économique » : l’Algérie, encore marquée par les blessures de la décennie noire, tend la main aux investisseurs étrangers. À Ottawa et à Montréal, Bouteflika promet stabilité, ouverture et opportunités.
Mais derrière les discours rassurants et les poignées de main protocolaires, se cachait une manœuvre plus subtile et complexe, orchestrée par Chakib Khelil, alors ministre de l’Énergie et des Mines.
En apparence, Khelil incarnait le technocrate moderne : docteur en ingénierie formé aux États-Unis, ancien cadre de la Banque mondiale, symbole de compétence et de modernité. En réalité, il tissait dans l’ombre un vaste réseau dont les ramifications s’étendaient de l’administration algérienne à Calgary, en passant par Milan et les coulisses de la City de Londres.
Ce que personne ne voyait à l’époque, c’est que la visite de Bouteflika au Canada n’était pas seulement un exercice diplomatique : elle marquait le début d’un plan minutieusement préparé, dont le but ultime était d’introduire des capitaux étrangers tout en assurant à Khelil et à ses proches une place privilégiée au cœur des cercles financiers et décisionnels.
Le projet « Menzel Ledjmet East (MLE) », situé dans le bassin de Berkine, en fut la pièce maîtresse. Plus qu’un simple partenariat énergétique, il devint le théâtre d’un jeu d’influence d’envergure nationale, dirigé avec un sang-froid calculé et une connaissance fine des rouages du pouvoir, du droit et de la finance internationale.
Ouvrir l’Algérie… aux amis
Lorsque Bouteflika invita les investisseurs étrangers à venir en Algérie, il parla de diversification, de transparence et de concurrence loyale. En pratique, sous la supervision de Khelil, l’ouverture du secteur pétrolier était soigneusement contrôlée.
Les appels d’offres lancés n’étaient pas neutres : ils favorisaient de petites sociétés peu connues, dociles et faciles à orienter — des instruments parfaits pour servir d’intermédiaires entre l’État algérien et les grands groupes internationaux.
C’est ainsi que la société canadienne First Calgary Petroleums (FCP) obtint en 2001 la licence d’exploitation du bloc 405B, une zone d’une grande valeur stratégique. FCP ne disposait ni des moyens financiers ni de l’expertise nécessaires pour développer un tel champ — ce qui était précisément l’intention : elle servait de cheval de Troie.
Khelil savait qu’une multinationale finirait par racheter FCP pour accéder aux réserves algériennes. Et lorsque ce moment viendrait, les conditions du contrat auraient déjà été fixées… par lui.
Il ne se contentait pas de superviser la politique énergétique, il en contrôlait les décisions clés. Ainsi, le plan de développement du projet MLE fut approuvé en février 2007, à la veille de la crise financière mondiale, au moment où les prix du pétrole atteignaient des sommets et où les grandes compagnies cherchaient désespérément de nouvelles réserves.
Ce timing n’était pas fortuit : il visait à maximiser la valeur de la transaction — et, par ricochet, les commissions potentielles.
Les clauses du contrat étaient révélatrices : FCP assumait 75 % des coûts, tandis que Sonatrach conservait le monopole de la commercialisation. Une disposition en apparence anodine, mais qui donnait à Khelil un contrôle absolu sur le flux des revenus : impossible de vendre une seule goutte de gaz sans passer par Sonatrach — donc par lui.
Le grand jeu des intermédiaires
Derrière FCP, Khelil plaçait ses hommes de confiance, notamment Farid Noureddine Bedjaoui, l’intermédiaire franco-algérien opérant via des sociétés-écrans telles que Pearl Partners.
Selon les enquêtes judiciaires italiennes — notamment dans l’affaire Saipem —, Bedjaoui agissait comme courroie de transmission entre Khelil et les entreprises étrangères, percevant des commissions sur les contrats et en reversant une partie aux véritables décideurs.
Khelil, lui, ne laissait jamais de trace : aucune signature suspecte, aucun virement compromettant. Il se contentait d’aménager le terrain — validation des licences, facilitation des partenariats, accélération des procédures. Le reste se déroulait dans l’ombre, entre des intermédiaires dont il pouvait toujours se désolidariser.
Des enquêtes journalistiques ont révélé que FCP était en réalité détenue à 75 à 80 % par des sociétés comme CDS & Co, liées à des hommes d’affaires russes tels que Youri Chafranik et Mikhaïl Kroubiev, figures bien connues du marché énergétique post-soviétique. Leur présence à Calgary ne servait que de façade pour masquer la chaîne réelle de contrôle et faciliter les transferts de fonds.
Grâce à sa formation américaine et à sa maîtrise des mécanismes financiers internationaux, Khelil savait parfaitement comment ces structures fonctionnaient. Il traitait avec des professionnels du montage financier, pas avec des amateurs.
La retraite dorée : du ministre au “conseiller stratégique”
En 2008, la société italienne Eni rachète FCP pour 923 millions de dollars canadiens, dans une opération saluée comme une victoire pour l’Algérie, attirant un géant européen et renforçant les investissements.
Mais Khelil, qui quitta le gouvernement en 2010, avait déjà tout prévu. En 2011-2012, d’anciens responsables de FCP fondent une nouvelle société, Wilton Resources Inc., basée à Calgary.
En novembre 2012, l’entreprise annonce la création d’un conseil consultatif de haut niveau, où figure Chakib Khelil en tant que « Senior Advisor ».
Officiellement, il s’agissait d’une simple collaboration post-ministérielle, pratique courante dans le secteur de l’énergie. En réalité, c’était la récompense finale. Il n’avait pas besoin de travailler : la seule présence de son nom suffisait à rassurer les investisseurs, ouvrir des portes et légitimer des projets.
Khelil était devenu un gage de confiance pour toute société souhaitant pénétrer les marchés africains.
Son génie résidait dans l’absence de preuves directes : il n’était ni actionnaire de FCP, ni signataire de contrats avec Eni ou Saipem, ni bénéficiaire identifiable de transferts illégaux. Même les enquêtes italiennes ayant condamné des protagonistes du dossier Saipem-Sonatrach n’ont jamais pu établir de lien formel avec lui. Il restait toujours une longueur d’avance, dissimulé derrière les rideaux.
Un héritage empoisonné
Aujourd’hui, le projet MLE est en activité : il produit du gaz, des condensats et du GPL, alimente le réseau national et contribue aux exportations.
Sur le papier, c’est un succès. En réalité, il repose sur un système de contrôle institutionnel soigneusement conçu par Khelil.
Grâce à lui, l’ouverture du secteur pétrolier n’a pas conduit à une concurrence saine, mais à la formation de cartels informels où les décisions se prennent dans l’ombre. Les contrats attribués à des sociétés comme Saipem ont été entachés de litiges et de surcoûts, justifiant le versement de nouvelles commissions.
Pire encore, cette méthode s’est reproduite dans d’autres projets, avec de nouveaux blocs, de nouvelles sociétés, de nouveaux “conseillers”.
Khelil n’était pas un simple corrompu de passage : il fut l’architecte d’un système entier de manipulation institutionnalisée. Ses motivations dépassaient la cupidité immédiate ; elles répondaient à une logique stratégique à long terme.
Il avait compris que le véritable pouvoir, dans un État sortant d’une guerre civile, ne réside pas dans les discours, mais dans le contrôle des passerelles entre la richesse nationale et le capital international.
Sa visite au Canada, en 2000, n’était pas anodine : elle marquait le lancement discret d’un projet destiné à sceller l’avenir énergétique de l’Algérie — sous son influence.
Aujourd’hui, alors que le pays s’efforce de rompre avec la dépendance et de renforcer la transparence dans son secteur extractif, l’héritage de Chakib Khelil demeure un avertissement historique :
« Les formes les plus dangereuses de corruption ne sont pas celles qui font scandale, mais celles qui se dissimulent sous les apparences de la réforme et de la modernisation. »
